Lundi 23 mai 2005

Ce matin, grosse rafales de contribution pour le Oui – et oui ! La fièvre des débats a gagné les partisans « de base » du TCE, qui ne se contentent plus de laisser causer les ténors dans les médias !

Depuis quelques jours, je découvre avec surprise que, dès que j’aborde la question du référendum, les interlocuteurs qui me connaissent lèvent les yeux au ciel et soupirent bruyamment en geignant « Oh merde qui c’est qu’à mis cent balles y recommence ! », produisent les gestes et mimiques d’exaspération adaptés et entrent dans la discussion… Je parle des personnes plutôt favorables au TCE, qui ont longtemps fait comme j’ai longtemps fait, c’est-à-dire considéré que le texte constituait un pas de plus dans la construction européenne, donc un pas souhaitable point-barre.

Il y a un peu plus d’un mois, on avait organisé une soirée-débat autour du texte, ce jour-là j’étais plutôt Non, et il n’y avait que des nonistes dans la salle… Les seuls qui « en » parlaient (excepté les militants engagés dans chaque camp) étaient ceux qui se posaient des questions, et s’inquiétaient des contenus qu’ils découvraient.

Avec d’autres, je me réjouis que la polémique lancée par les premiers critiques autour de ce TCE ait amené plein de gens à échanger, à s’interroger, à parler politique. Sans doute quelque chose qui a germé entre deux certains tours jadis, n’avait pas vraiment pris, et ressurgit aujourd’hui autour d’un enjeu plus facile à cerner, car ramassé autour d’un texte…

Dans les discussions auxquelles je participe en ce moment, la question centrale est devenue celle de la « règle du jeu » : la règle du jeu, c’est ce qui organise le jeu, et permet de déterminer qui gagne et comment. Les Oui trouvent que le TCE remplit ce rôle, sans génie certes, mais sans fausseté et surtout mieux que les dispositions précédentes. Les Non voient dans le texte une règle qui désigne le gagnant avant que la partie soit commencée… Ou plus exactement organise le jeu de manière que seule l’équipe choisie gagne.

Je me souviens d’un film de 72, je crois, qui a été victime récemment d’un remake passé inaperçu. Ca s’appelait Rollerball. Film d’anticipation qui figurait un pays unique sous la coupe d’un gouvernement à la Orwell, ayant institué de nouveaux jeux du cirque pour gérer la population. Les équipes de Rollerball, sport ultra-violent à mi-chemin entre le hockey, le foot américain et les combats de gladiateurs, y étaient l’allégorie des nations et du « struggle for life ». Les joueurs des demi-dieux adulés, et la notion d’équipe, de collectif soudé vers la victoire, la valeur ultime. Paf ! Grain de sable, arrive un type tellement doué qu’il devient l’idole des foules, qui redécouvrent à travers ses exploits la félicité d’être un individu au lieu d’un rouage, et celle d’être un homme libre plutôt qu’un serviteur du système.

Que croyez-vous qu’il se passât ? Les autorités tentèrent d’embobiner le héros, puis, voyant (je vous passe les détails sur sa vie affective broyée par la classe dirigeante et tout) que ça ne marchait pas, changèrent les règles du jeu, pour faire en sorte que le héros succombe. Le film se termine sur la victoire dudit, car c'est un film américain, mais on a bien compris qu’il passerait pas le prochain match.

Moralité : on ne fout pas la merde dans un système qui sert si bien ses décideurs…

Je crois à présent qu’on ne sauvera pas Padmé en lui volant son âme, et en livrant la galaxie à l’Empire. Annakin avait tort. Le Sith triche, et le TCE a quelque chose de faustien à mes yeux.

Deux raisons maintenant me font pencher en faveur du Non.

D’abord, je ne crois plus que continuer à lutter de front avec les adversaires économiques avec les mêmes tactiques nous mènera à en triompher. Car les règles du jeu de la mondialisation sont mal faites, elles permettent de tricher. Ceux qui, en Europe, sortiront gagnants de cette lutte sont très peu nombreux. Padmé peut-être survivra, mais dans une galaxie ruinée, et comme hétaïre des Sith.

Ensuite, j’ai entendu hier matin l’un des ténors du Oui (je me souviens plus qui pardon) expliquer très sérieusement que le débat autour du référendum ne pourrait rester sans suite. Que, au-delà de l’évidente mauvaise foi des tenants du Non, des questions véritables avaient émergé, et que la victoire ne devrait pas faire l’économie de la prise en compte de ces questions après qu’elle soit survenue.

Ces mots, dits avec conviction, firent écho à un vieux souvenir issu d’un certain entre-deux-tours d’une ancienne élection en France. Un entre-deux-tours où la catastrophe était à nos portes. J’avais alors entendu des mots à peu près exactement semblables : la situation aberrante révélait un malaise profond, il fallait d’abord gagner, mais au lendemain de la victoire, s’atteler à répondre aux questionnements qui avaient surgis. Et que s’est-il passé ? J’ai entendu, quelques semaines plus tard, ces mêmes démocrates inquiets expliquer sévèrement que ça suffisait la contestation, que les dirigeants dirigeaient avec l’approbation de 82% de la population, et que sa légitimité était totale.

Voilà ce qui motive en second mon penchant du jour pour le Non : si le TCE est adopté à l’unanimité, qui en Europe aura légitimité pour en contester même le moindre de ces aspects ? Les partis de gouvernement comme on dit, qu’ils soient de gauche (sic) ou de droite, approuvent le texte. Quelle pression les obligera à affronter leurs pairs, risquer les crises, mettre en péril la sacro-sainte croissance (puisque, comme nous l’a magnifiquement expliqué M Raffarin il y a peu, il ne peut y avoir de crise politique sans crise économique) inscrite en second dans les objectifs de l’Union, quand le verdict des urnes aura sanctifié le texte ? Pourquoi Chirac a-t-il choisi le référendum plutôt qu’une ratification par le Parlement, qui lui est acquis ? Par là, quel poids aura la voix de Français qui exigeront qu’on réforme le texte, quand le peuple Français l’aura adopté ? Quel poids aura la voix de citoyens européens qui exigeront qu’on réforme le texte, quand les peuples européens au complet l’auront adopté ?

Je ne crois pas qu’une victoire du Non amènera une renégociation du TCE. Trop compliqué, trop d’enjeux dans les étages supérieurs. On trouvera un moyen de faire adopter ce texte en l’état, et l’Union pourra fonctionner comme l’ont souhaité ceux qui ont rédigé cette règle du jeu. Sans doute pour le bien commun, mais en ne perdant pas de vue qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs – surtout quand on sait lesquels…

Mais il restera une hypothèque sur la perfection du traité. Il restera une tâche indélébile sur le buvard des signatures. Un européen, et d’autres avec lui, auront le droit moral de le critiquer. On pourra même pas lui dire qu’il avait qu’à râler avant. Et dans une époque où la morale tient lieu de conscience politique, définit les libertés des individus et assure la réforme du vocabulaire, ça sera pas de trop !

Par LE PERRON - Publié dans : cyberemy
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Concours

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus